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Interview d'Anna Kirah

Anna Kirah est anthropologue, psychologue et vice-présidente de CPH Design 1 2 3 en Norvège.

IFRA : Quels sont les principaux points de vos derniers travaux sur la notion de crise et comment innover pour la juguler ?

Anna Kirah : Je pense qu’il faut avant tout cesser de penser à la « crise ». C’est une notion construite de toutes pièces par la société. Oui, il y a une crise bancaire et des licenciements ont eu lieu. Mais c’est aussi la peur et l’angoisse qui l’alimentent. L’une des choses qu’il faut savoir à propos de cette nouvelle ère que nous sommes en train d’aborder est qu’autrefois nous avons eu des hauts et des bas qui pouvaient durer de trois à cinq ans.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère et la question n’est pas de savoir quand cette crise sera finie, mais de quoi aura l’air cette nouvelle ère. Et apparemment elle sera faite de fluctuations. Elle ressemblera davantage à un électrocardiogramme avec un grand nombre de hauts et de bas et des prévisions à plus court terme. La planification économique s’effectuera sur six mois au lieu de cinq ans.

L’un des problèmes que les sociétés rencontrent aujourd’hui est que l’économie mondiale évolue très vite et que tout est imbriqué. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, mais c’est encore plus important qu’autrefois. …

La mondialisation de l’économie a eu pour effet d’établir des liens fragiles entre les différentes régions du monde car on peut aller n’importe où et partout en un tour de main. Et on peut obtenir des informations et des renseignements n’importe où et partout. Lorsqu’un papillon bat des ailes au Brésil, nous en ressentons le bruissement partout dans le monde. Et ce n’est pas près de changer. Cela restera comme ça.

Il s’agit des liens fragiles au sein de nos sociétés avec nos fournisseurs et les fournisseurs de nos fournisseurs ainsi qu’avec nos sous-traitants si nous sous-traitons et si notre sous-traitant sous-traite lui-même à quelqu’un d’autre qui passe à son tour la commande à quelqu’un d’autre etc. Lorsque nous en parlons, la nouvelle se répand en une fraction de seconde et la panique est immédiate. Cela a des répercussions considérables sur les bourses mondiales.

À l’époque de la révolution industrielle où l’économie évoluait lentement, licencier du personnel avait un sens car nous savions que la situation mettrait du temps à s’améliorer. Mais nous vivons une époque agitée, chaotique où tout évolue beaucoup plus vite et l’a d’ailleurs fait au cours des cinq dernières années. Il va falloir apprendre à vivre avec cette crise. Il y a deux choses que les écoles de commerce n’apprennent pas à leurs étudiants : la souplesse et la faculté d’adaptation aux changements. Au lieu de procéder à des licenciements massifs en période de calme, les sociétés devraient se regrouper, innover, former leur personnel, se restructurer, élaborer des stratégies et des scénarios.

La plus grosse erreur que les sociétés fassent de nos jours est de ne pas impliquer leurs employés. Elles ne les responsabilisent pas. … Il est très important d’impliquer ses employés, d’être transparent et aussi de les responsabiliser – de leur donner la possibilité de participer au succès de leur entreprise, mais aussi et surtout de les en rendre responsables. C’est l’affaire de tout le monde et plus uniquement des dirigeants.

IFRA : Comment les dirigeants ayant reçu une formation classique peuvent-ils s’adapter à cette nouvelle époque chaotique ?

Anna Kirah : Un changement radical de mentalité est tout d’abord nécessaire car la façon dont la majorité des dirigeants actuels sont formés n’est plus adaptée. Les modèles issus de la révolution industrielle ne conviennent plus à la société moderne de l’information. Ils ne doivent plus considérer leur entreprise suivant une approche « top-down » (de haut en bas). Le plus important est qu’ils reconnaissent qu’ils ne peuvent plus faire cavalier seul, surtout dans le domaine de l’information. Une adaptation aux tendances de la société est nécessaire.

Nous sommes confrontés à un nouveau paradigme dans notre façon d’interagir avec l’information. Nous avons maintenant tous ces outils et les gens en utilisent beaucoup. Mais il nous faut une nouvelle approche et de nouveaux outils pour sélectionner ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

Nous devons simplifier la façon dont nous travaillons actuellement. C’est un peu comme si vous aviez une écheveau emmêlé – c’est comme ça que la communication fonctionne de nos jours – et nous devons essayer de le débrouiller et d’éliminer les informations en trop.

IFRA : Comment l’industrie de l’édition peut-elle repenser ses services afin qu’ils répondent mieux aux besoins des lecteurs et des non lecteurs ?

Anna Kirah : Il faut tout d’abord intégrer les lecteurs et les non lecteurs dans l’ensemble du processus. Il faut encourager l’interaction avec les lecteurs et les non lecteurs. Pourquoi les non lecteurs ? Le seul moyen d’augmenter votre part de marché est de découvrir pourquoi les gens ne lisent pas votre journal.

Adopter ce nouveau média et ses gadgets est une chose, utiliser ces nouvelles possibilités de manière judicieuse en est une autre. Au lieu de ne voir que l’information, il faut prendre aussi son intérêt en considération et ce qui est important pour une personne, ne l’est pas forcément pour une autre et faire preuve d’imagination. Imaginez par exemple – et c’est l’une des idées qui m’est venue – qu’un site ou une société d’édition ne fasse pas que fournir des titres comme c’est le cas d’amazon.com et qu’il mette chaque personne en relation avec le contenu qui l’intéresse. Envisagez ensuite de faire participer les gens et tout ce qui va avec.

Le lancement d’Internet a permis au gens de s’émanciper et il était important de comprendre que les consommateurs allaient communiquer entre eux – avec des gens qu’ils ne connaissaient pas – et leur faire confiance. Les autres utilisateurs sont plus dignes de confiance que les annonces qu’ils reçoivent ou les sociétés qui disent « nous faisons ceci ou cela ». L’expérience d’autrui est une source d’information très importante lorsqu’ils doivent prendre des décisions ou veulent savoir quelque chose.

Il est tellement important d’exploiter cette possibilité et de lui conférer un cadre. …Au lieu de se contenter de diffuser des informations sur un seul support, il faut faciliter la création de contenus et permettre l’accès à différentes sources comme les services mobiles et surtout les services basés sur la géolocalisation qui savent où je me trouve, ce que je fais et peuvent me fournir des informations. …La façon dont les gens interagissent avec les données et les données interagissent entre elles est le domaine où la rivalité entre les nouveaux médias est la plus importante.

Interview menée par Brian Veseling, rédacteur senior de la division « Rédaction, publicité et management d’entreprise ».

Page first published: 08.05.2009

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